"C’est comme un cancer qui nous ronge" :
Dans l’Ukraine en
guerre, le reportage d’Antoine Vitkine
Exclusif. Entre échos terribles du front, force de
vie et fatalité, le réalisateur du documentaire "Opération Trump"
livre à L’Express son carnet de voyage dans ce pays traumatisé par le conflit.
Par Antoine Vitkine*
Publié le 28/08/2025 à 17:00
Le jour de la fête de l’indépendance, 24 août, il flotte
dans les rues de Kiev, une atmosphère inhabituelle, faite de légèreté et de
gaîté, qui s’explique moins par cet événement, privé par la guerre de toute
célébration, que par une réalité plus prosaïque : la ville dort. Les grandes
manœuvres diplomatiques en cours ont alors pour effet de suspendre les attaques
de drones massives, parfois des centaines en une seule nuit, qu’a connu la
capitale au cours du mois de juillet. Chacun pressent que ça ne durera pas,
mais le flegme des Kiéviens se conjugue avec les soubresauts de la politique
internationale. "La dernière fois que ça s’était arrêté, c’était quand
Kellog [NDLR : l'émissaire américain] avait passé une semaine en ville",
s’amuse un habitant. Au cours de la dizaine de jours que je passe en Ukraine,
ce sera la seule fois que j’entendrai un commentaire vraiment positif sur le
processus de négociations initié par Donald Trump. Non pas que les Ukrainiens
n’y soient pas attentifs – la télévision en parle en continu – mais dans un
océan de malheur, elles sont perçues autant comme une péripétie, chargée d’un
vague espoir, que comme du sel dans une plaie à vif.
Je n’ai pas revu Tetiana depuis deux ans. Ancienne productrice, fixeuse pour un grand journal canadien, je la trouve changée, fatiguée. Au-delà de l’abattement. Nous dînons dans un restaurant raffiné, cosmopolite, entourés de jeunes gens qui se prennent en selfie. Tout de go, Tetiana me dit ce qu’elle pense des négociations : elle est épuisée par ces "montagnes américaines". J’apprends qu’en ukrainien, "montagnes russes" se dit ainsi. Tetiana s’est récemment vue diagnostiquer une dépression et un trouble bipolaire, peut-être déclenchés par la guerre, elle ne sait pas. "Au moins, une dépression, c’est stable, on sait à quoi s’attendre. Tandis que là, c’est pire que tout…" Incapable d’imaginer comment cette guerre pourrait un jour finir, Tetiana se sent ballottée par les événements. Celui qui, à la Maison-Blanche, joue avec le destin d’un pays, s’imagine maintenant mettre face à face le dirigeant héroïque de ce pays et son bourreau, un dictateur criminel, lequel a accepté, puis refusé. De tout cela, il ressortira peut-être quelque chose, ou rien, ou seulement de nouvelles "montagnes américaines". Tetiana l’ignore, mais cette incertitude est une douleur de plus, et pas des moindres.
Peu après, le jeudi 28 août, précisément au lendemain du
départ d’une délégation américaine venue rencontrer le président Zelensky, Kiev
renoue avec l’insomnie et la mort lorsqu'une pluie de missiles s’abat sur la
ville. Montagnes russes, montagnes américaines, et la mort, encore et toujours.
A Kiev, au sein de l’élite intellectuelle, on pleure David Chichkan. Artiste, militant anarchiste et antifasciste, il est tombé au combat mi-août. "Un mort parmi tant d’autres, pourquoi parler plus de lui", s’agace un convive, journaliste ukrainien. C’est vrai, beaucoup meurent, anonymes au sein de cette armée de la nation. Sur les murs de la cathédrale Sainte-Sophie, la photo de David Chichkan n’en est qu’une parmi des milliers, seulement moins jaunie par le temps.
"Des officiers tuent leurs soldats pour toucher leur
solde"
Non loin, sur la place Maïdan, au milieu de milliers de
fanions à l’effigie des morts, regroupés par unités militaires, une femme âgée
dépose un peu de terre au pied de l’un d’entre eux, une autre, plus jeune, se
recueille. Fils ? Mari ? Ami ? C’est ainsi, on meurt pour défendre son pays des
griffes de Poutine, que peu de temps auparavant le chef de l’ancien "monde
libre" recevait sur un tapis rouge, l’applaudissant même. Qu’en pense la
petite foule qui se presse ici ? "Horrible, horrible, horrible",
commente une femme venue d’Odessa pour s’incliner devant les fanions, à la
mémoire de proches, comme si cette horreur-là s’ajoutait à l’autre, le
spectacle de ces milliers de fanions et de photos.
Je retrouve à Kiev la même détermination, la même volonté
tranquille qui m’avait impressionné à l’été 2023, alors que la contre-offensive
ukrainienne s’enlisait et que la guerre semblait devoir durer encore. Mais les
échos qui parviennent du front sont terribles. L’armée ukrainienne résiste
farouchement mais, épuisée, manque cruellement d’hommes, qu’elle peine à
mobiliser. Pis, elle est retombée dans de vieux travers : rigidité,
verticalité, manque d’initiative. La guerre de drones, que maîtrise la Russie, a
changé la face du conflit, quoiqu’elle ne permette pas de percées décisives.
Toutefois, L., qui, pour l’état-major ukrainien, suit et analyse l’armée russe,
me dit que cette dernière va mal. "Des officiers tuent leurs soldats pour
toucher leur solde, des recrues sont torturées, des blessés brûlés vifs."
L’économie russe donne de réels signes de faiblesse,
l’inflation flambe et les taux d’intérêt atteignent des sommets. Comme en
Ukraine d’ailleurs, s’agissant de ce dernier indicateur. Une course de vitesse
est engagée, sans que l’on sache bien si c’est une course de vitesse ou une
course de fond. Poutine est vieillissant, usé par une aventure militaire
désastreuse, et doit composer avec les élites d’un régime moins monolithique
qu’on ne le pense, où les clans attendent leur heure. Mais "sa réception
en grande pompe par Trump a renforcé son pouvoir", se désole L. En effet,
grâce à Trump, Poutine, piètre stratège militaire, a pu démontrer sa capacité à
poser son pays en égal de l’Amérique, rompre son isolement diplomatique et même
faire miroiter une levée des sanctions qui pèsent tant sur son pays.
Pavlo Klimkine, ministre des Affaires étrangères de 2014 à
2019, et qui a donc traité avec l’administration Trump, est moins pessimiste
sur l’issue du processus de négociation initié par le président-promoteur.
Casquette de baseball vissée sur la tête, en dégustant un cappuccino dans son
restaurant italien préféré, il estime que "les Russes ont intérêt à un
cessez-le-feu, au moins pour quelques années". Il est inquiet sur la
capacité et la volonté de l’Europe à soutenir son pays, dans l’immédiat comme
dans la durée. Alors, selon lui, pour trouver une hypothétique solution
négociée à la guerre, Trump est un recours, une carte à jouer, la seule dont le
David ukrainien dispose contre le Goliath russe. "Il sait comment traiter
avec Poutine", croit, ou veut croire, Pavlo. Trump, recours de l’Ukraine,
il y a comme une ironie, qui souligne les difficultés du moment. Le temps
presse, me dit l’ancien ministre, qui ignore combien de temps tiendra la
société ukrainienne. "Kiev est une bulle, un poumon économique relativement
épargné par la mobilisation. Ailleurs, c’est dur."
"Impossible d’être ailleurs"
Il faut huit longues heures pour rallier Kharkiv, la seconde ville du pays, située, pour son malheur, à trente kilomètres de la Russie. Je partage mon compartiment avec Evgenia, 72 ans, qui rentre chez elle après quelques jours passés auprès de sa fille réfugiée en Allemagne. Il lui est impossible, impensable de quitter Kharkiv. "C’est ma ville. En partir serait offrir une victoire à la Russie." Comme la plupart des habitants de l’Est, cette physicienne à la retraite ne parle que le russe. Elle a renoncé à apprendre l’ukrainien, trop difficile. A rebours des mensonges de la Russie qui se présente en protectrice des russophones opprimés, Evgenia s’est engagée au service de l’armée, dès février 2022. Elle aide sans compter, participant à la fabrication de pièces en 3D pour les drones de combat ou préparant des repas qui sont convoyés aux soldats par des drones, tant les premières lignes sont devenues inaccessibles, à cause des drones ennemis. Elle me montre des photos de ses "enfants", les jeunes soldats qu’elle ravitaille. Ils portent des masques à gaz, rendus nécessaires par l’emploi de cette arme, en principe interdite, par les forces russes. L’attitude de Trump vis-à-vis de Poutine, la réception de ce dernier sur un tapis rouge en Alaska la scandalisent autant qu’elles la sidèrent. Elle a renoncé à comprendre l’attitude de l’allié américain. "J’aimais beaucoup le genre fantastique quand j’étais jeune. Aujourd’hui, c’est devenu notre réalité." Elle fait autant allusion aux drones qu’à l’attitude de Donald Trump.
Située donc à 30 kilomètres de la Russie, et même à 20
kilomètres des premières lignes russes qui tentent toujours d’avancer vers la
ville, Kharkiv est surnommée la "ville héros". Elle est marquée : peu
de façades, dans le centre, sont exemptes de ces plaques de contreplaqués qui
remplacent les fenêtres. Ça et là, sur les trottoirs, on voit des trous aux
formes étranges. Il n’y a guère un jour, depuis trois ans, où un missile, un
drone Shahed, un obus ne s’abattent sur la ville ou ses environs, pas un jour,
pas une nuit, où ne résonne la sonnerie lugubre des alertes. Une vie sous terre
a éclos : des écoles, des hôtels, des salles de spectacle, d’exposition, des
bars. Un grand panneau publicitaire vante un "Bunker bar" non loin
d’autres panneaux qui promeuvent l’engagement dans telle ou telle brigade.
Malgré tout, la ville héros veut vivre normalement. Dans le centre comme dans
les faubourgs, il règne une activité soutenue, le nouveau centre commercial ne
désemplit pas, les parterres de fleurs, qui font la fierté de la ville, sont
entretenus avec un soin particulier. Certains reprochent au maire, soupçonné de
mollesse vis-à-vis de la Russie, d’investir trop dans ces parterres et pas
assez dans la défense de la ville. Comme partout dans le pays, dans les rues,
les hommes entre 25 et 60 ans, l’âge de la mobilisation, sont peu présents. La
ville appartient aux personnes âgées, aux femmes et aux jeunes.
Taïsia Kryvko a 20 ans. Etudiante en psychologie, elle est née dans un village plus au nord. Elle avait 10 ans quand la guerre a commencé, en 2014. En 2022, à 17 ans, elle a fui avec sa mère l'offensive russe pour la France, avant de rentrer, seule, en 2023, à 18 ans, dans une ville à portée de canon de l’armée russe. Son cercle amical, sa "communauté" a fait le même choix. Désertée après l’invasion de 2022, la ville a retrouvé son nombre d’habitants originel. Taïsia s’en amuse : "Autour de moi, avant la guerre, tout le monde voulait quitter la ville, aller en Espagne, aux Etats-Unis. Maintenant tout le monde veut rester."
Elle ne boit que du matcha [thé vert], très à la mode dans un pays où l’on essaye de ménager son corps et son âme. Taïsia est sujette à des crises de panique, son système nerveux ne supporte pas une goutte de café. Elle fait partie, me dit-elle, des rares qui se réfugient systématiquement dans les abris. Pourtant elle ne quitterait sa ville pour rien au monde, tant que durera la guerre. "Impossible d’être ailleurs." Taïsia a le sentiment que le conflit ne prendra jamais fin, et n’attend plus rien ni d’une aide étrangère, insuffisante à ses yeux, ni des manœuvres diplomatiques du moment. Elle ne comprend pas que, contrairement à l’Ukraine, l’Europe n’ait pas appris de ses erreurs en 1994, quand fut signé le mémorandum de Budapest, et en 2014, lors des accords de Minsk. "Un dictateur qui nous envahit et nous agresse veut négocier ! What the fuck !" jure-t-elle. Taïsia est désespérée et pourtant elle affiche une détermination de fer. "Nous n’arrêterons jamais de nous battre, nous voulons un futur."
En marge de ses études, elle a un temps administré une
galerie d’art contemporain – souterraine – et travaille maintenant pour une
association qui aide les paysans des zones récemment libérées à vendre leur
production. En 2025, Taïsia a manifesté contre la tentative du pouvoir
d’abroger des lois anticorruption. Impressionnée par le calme, la résolution et
le jeune âge des manifestants, elle me dit que la capacité d’organisation des
Ukrainiens constitue leur "superpouvoir" tant face aux dérives
politiques qu’aux Russes. Leur humour aussi, me dis-je, tandis que Taïsa me
montre l’œuvre d’un artiste local qui s’amuse à transformer les traces
d’explosions sur les trottoirs en bouquet de fleurs, avec un jeu de mots
signifiant "vos missiles, nos fleurs".
Mais vivre à Kharkiv, où la guerre charrie son lot de tragédies quotidiennes, a un prix. "Beaucoup de gens n’ont plus d’empathie. On se dit : les merdes arrivent. Elles arrivent aux autres, peut-être à moi un jour, et en attendant je vis." Et elle ? "Je ne peux plus avoir d’émotions." Au début de l’invasion de 2022, la mort de son amie Nika, jeune et brillante artiste, tuée par un missile russe, l’a foudroyée. "C’est notre avenir qu’ils nous prennent, Nika était notre futur." Taïsia et ses amis de son âge vivent en suspens et sans réfléchir trop à l’avenir immédiat. Les garçons aussi : à 20 ans, le seuil fatidique des 25 ans, âge de la mobilisation, semble bien loin. "Dans ma génération, on trouve deux attitudes : certains ne veulent pas cesser d’être des enfants, les autres, la majorité, deviennent adultes très tôt, veulent vivre vite et intensément. J’ai grandi trop vite", dit-elle avec un soupçon de regret dans la voix.
Pourquoi ce choix ? "Je suis du bon côté de
l’Histoire", répond le plus loquace après un temps, sans long discours.
"Dans cette guerre, on sait où est le bien et le mal", ajoute-t-il
seulement. Lui qui se définit comme un "antifa", pour antifasciste,
n’a pas de mots assez durs pour l’extrême gauche française, qui a oublié son
"internationalisme" et son "anti-impérialisme". Les
négociations ? Ricanements. Comment va le front ? "Ça va bien." Il ne
s’étend pas, prudent et discipliné.
A Trypichia, restaurant phare de la scène branchée, dont le propriétaire – rattrapé par le couperet des 25 ans – vient de partir pour l’armée, je retrouve Nikoletta, une photo reporter de 19 ans mais que la guerre a fait mûrir d’au moins autant d’années. Elle a quitté son école de journalisme pour aller sur le terrain où elle s’est imposée face à "l’âgisme et le sexisme" de ses chefs, qui lui refusaient de couvrir le front. Energique, passionnée par son métier, elle n’en est pas moins profondément lasse. Les négociations l’indiffèrent. Elle a le sentiment que la Russie ne renoncera jamais.
"Ce n’est pas la Seconde Guerre mondiale. C’est comme
un cancer qui nous ronge. Il nous tue à petit feu, il nous prend nos amis, les
uns après les autres, il grignote nos territoires. On peut le retarder mais le
mal est incurable." Dans la douceur de la nuit de Kharkiv, à 20 kilomètres
des premières lignes russes, retentit une alarme, à laquelle personne ne prête
attention. Nous trinquons. "C’est la vie", soupire Nikoletta, seule
phrase qu’elle connaisse en français et dont elle me dit qu’elle résume parfaitement
la situation. C’est la vie, il n’y a pas mieux à dire, en effet. Dans la nuit
de Kharkiv, il me semble que cette phrase exprime tant la terrible fatalité qui
frappe ce pays que la force de vie que l’on sent partout et tout le temps.
C’est cette force-là qui permet d’envisager avec une certaine confiance la
capacité des Ukrainiens à tenir, envers et contre tout, dans le maelstrom de la
guerre et dans celui de la politique internationale.
*Antoine Vitkine est journaliste et réalisateur de
documentaires, dont "Opération Trump, les espions russes à la conquête de
l'Amérique" (France 5), Triades : la mafia chinoise à la conquête du
monde" (Arte), et "La vengeance de Poutine" (France 5).